« Diderot », buste en biscuit et porcelaine, manufacture de Sèvres

Vers 1884

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Buste-portrait du philosophe Denis Diderot en biscuit de porcelaine dure, reposant sur un piédouche en porcelaine émaillée bleu cobalt profond, souligné de filets d’or. Le philosophe est représenté la tête tournée vers sa gauche, dans un mouvement vif qui rompt la frontalité et donne au portrait toute sa présence. Le visage, saisi à la maturité, allie l’acuité du regard à un demi-sourire d’ironie retenue : front haut et dégagé, arcades marquées, pommettes saillantes, joues creusées, lèvres fines. La chevelure, traitée en mèches libres ramenées en arrière, échappe à la perruque de convention, signe du portrait « en homme de lettres » et non en homme de cour. Le buste est vêtu d’une chemise à jabot de dentelle finement fouillée, largement ouverte sur la poitrine, et d’un ample manteau drapé noué en écharpe : une formule néo-classique qui rapproche le philosophe des bustes antiques tout en conservant le détail vestimentaire moderne. Le buste repose sur une plinthe rectangulaire à ressaut moulurée portant l’inscription « Diderot », elle-même montée sur le piédouche. Le contraste entre le mat velouté du biscuit et le brillant du bleu cobalt à rehauts d’or constitue l’un des effets les plus recherchés de la production sculptée de Sèvres.

Dimensions : H 36 cm – L aux épaules 17cm – diamètre de la base : 11 cm

Sèvres, daté dans le biscuit 1884, piédouche daté 1881 et doré en 1884. (100 ans après la morte de Diderot)

Le portrait sculpté de Diderot appartient à une lignée bien identifiée : les effigies du philosophe exécutées de son vivant par Marie-Anne Collot, élève d’Étienne-Maurice Falconet, puis la version célèbre de Jean-Antoine Houdon (1771). La Manufacture de Sèvres conserve dans ses réserves une terre cuite de Diderot, modèle d’atelier ayant servi de modèle à l’édition en biscuit. Le buste s’inscrit dans la grande série des Hommes illustres et des Grands Hommes éditée par Sèvres : philosophes, savants, écrivains et hommes d’État déclinés en biscuit sur piédouche émaillé, destinés aux cabinets, bibliothèques et présentes diplomatiques. Le montage sur piédouche bleu de four rehaussé d’or est caractéristique de ces éditions.

Lit : Le biscuit est inventé à Vincennes vers 1751 et développé à Sèvres sous la direction de Falconet. Le biscuit est une porcelaine cuite sans couverte, dont le grain fin et mat imite le marbre statuaire. Sans émail pour masquer les défauts, il n’autorise ni retouche ni rattrapage : chaque pièce sort du moule, est réparée à la main pièce par pièce, puis cuite à très haute température, avec un taux de perte considérable. C’est ce qui fait du biscuit la production la plus exigeante, et la plus prestigieuse de la manufacture.

Biographie : Denis Diderot (1713-1784), né à Langres le 5 octobre 1713 dans une famille de maîtres couteliers, il est formé chez les jésuites avant de gagner Paris, où il abandonne la carrière ecclésiastique que lui destinait son père pour une vie de lettres précaire. Ses premières années sont celles d’un traducteur et polygraphe sans fortune, lié d’amitié avec Rousseau et Condillac. Sa vie bascule en 1747 lorsqu’il prend, avec le mathématicien d’Alembert, la direction de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Ce qui n’était au départ que la traduction d’un dictionnaire anglais devient sous sa plume l’entreprise intellectuelle majeure du siècle : dix-sept volumes de texte et onze de planches, publiés de 1751 à 1772, mobilisant plus de cent cinquante collaborateurs (Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Buffon, Quesnay). Diderot y rédige lui-même des milliers d’articles et descend dans les ateliers pour décrire les métiers, hissant le travail manuel au rang de savoir digne d’être transmis. Les Lumières y trouvent leur monument : la connaissance soustraite à l’autorité, soumise à l’examen de la raison. Le prix est lourd. Emprisonné à Vincennes dès 1749 pour sa Lettre sur les aveugles, censuré, privé de privilège en 1759, abandonné par d’Alembert, Diderot poursuit seul, travaillant vingt-cinq ans sous la menace permanente de l’interdiction. Cette œuvre publique en masque une autre, plus audacieuse encore, qu’il garde pour ses tiroirs et pour la « Correspondance littéraire de Grimm » : « Le Neveu de Rameau », « Jacques le Fataliste », « La Religieuse », « le Rêve de d’Alembert », « Le Paradoxe sur le comédien ». Matérialiste, dialoguiste virtuose, il y invente une forme libre où la fiction sert l’expérimentation philosophique. Il est aussi le fondateur de la critique d’art moderne avec ses Salons, où il commente Chardin, Greuze et Falconet — dont l’élève Marie-Anne Collot sculpta son portrait, à l’origine de l’effigie que Sèvres édite encore. En 1765, Catherine II de Russie rachète sa bibliothèque pour lui assurer une rente ; il séjourne à Saint-Pétersbourg en 1773-1774. Il meurt à Paris le 31 juillet 1784. Une grande partie de son œuvre ne sera révélée qu’au XIXᵉ siècle, faisant de lui, rétrospectivement, l’esprit le plus libre et le plus moderne de son temps.